LA TOURNÉE DES GRANDS BUS

C’est un symbole de réussite, le yacht du musicien : un car qui permet d’aller de concert en concert sans passer par la case hôtel. Les clichés qu’il véhicule cachent un quotidien certes confortable mais pas toujours glamour.

Dans la carrière d’un artiste ou d’un groupe, tout démarre souvent avec la voiture de papa ou la camionnette des grands-parents. Pour assurer les premières dates, on fait avec les moyens du bord. Puis la notoriété grandit en même temps que les salles et, avec elles, les cachets ainsi que les moyens humains et techniques nécessaires à l’organisation d’une tournée (ingénieur du son, tour manager…). Simple logique : plus il y a de monde sur la route, plus les chambres d’hôtel coûtent cher, plus le tourneur, qui gère, comme son nom l’indique, la tournée, a tout intérêt à faire dormir tout le monde dans un bus, qui roulera de nuit.

La location se fait auprès d’une des nombreuses entreprises françaises qui proposent ce type de services : IRV, Blackline Star, No Limites… «C’est un marché de niche, mais néanmoins concurrentiel», assure Karine Rousselet, patronne d’IRV, une «petite flotte, à taille humaine» qui se compose de dix véhicules, d’autres compagnies pouvant en proposer jusqu’à vingt ou trente. Les bus sont achetés «vides», l’intérieur est ensuite imaginé par l’entreprise de location, qui en confie la réalisation à une compagnie spécialisée.

Chaque été, une centaine de véhicules au moins, français et étrangers, sillonnent les routes de France. Jusqu’à la pénurie parfois. Karine Rousselet : «En juin et en juillet, on a manqué de bus à cause de Beyoncé, qui a tourné dans toute l’Europe» avec pas moins de 70 véhicules ! Des maisons sur roues qui se louent à la journée ou au kilomètre (sur une grosse tournée d’été, riche en concerts, cette deuxième option sera privilégiée) pour 1 100 euros par jour minimum, chauffeur, essence et péages inclus.

«Comme un gosse à la Grande Récré»

Le départ se fait, pour les artistes parisiens, depuis les larges trottoirs de la gare de Lyon ou de la place de la Nation. Il n’est pas rare, au moment de monter dans son bus, qu’un groupe en salue un autre sur le trottoir d’en face, lui aussi en route pour sa tournée des festivals d’été. L’appareillage s’effectue généralement aux alentours de minuit, quand il y a moins de trafic, ce qui permet aussi au groupe de dormir jusqu’à l’arrivée. Au choix, 16 couchettes, parfois 21 pour les plus gros modèles, et deux étages : les lits sont en haut, la cuisine, la douche et l’espace à vivre en bas (une grande chambre fermée peut également se trouver tout à l’arrière du véhicule). Le rêve ? En tout cas, une vie en mouvement largement documentée par le cinéma (Dig!, Spinal Tap)et les biographies, mais pas toujours aussi glamour que le laisse supposer la sainte trilogie du sexe, de la drogue et du rock’n’roll.

«La première fois que tu montes dedans, c’est comme quand tu emmènes un gosse à la Grande Récré. C’est un duplex qui roule à 100 km/h avec 18 de tes copains dedans. C’est assez fantastique !»Ainsi parle le groupe Fauve sur l’un des interludes de son album live sorti en 2013. Oui, le tout premier tour bus marque une étape importante. Comme l’explique le chanteur et musicien de rock français Nosfell. Après des années de van ou de train, «quand on monte dans son tour bus, on a le sentiment d’une montée en puissanceOn se dit « là on va bosser », on roule direct après la scène, et le matin suivant, on peut être à 200 ou 300 kilomètres, si le routing préparé par le tourneur est heureux. Un routing malheureux, tu te retrouves à 900 bornes et tu roules aussi une partie de la journée. Mais un tour bus, ça veut dire qu’il y a des dates.»

Sandwichs triangles et descentes de police

Tout cela est terriblement cool, du moins les premiers jours ou les premières heures. Møme, compositeur electro français, se souvient très bien de la première montée dans «son» bus : «C’était carrément dingue, avec deux salons qui avaient chacun une télévision et une Playstation 4, une kitchenette, et à dix dans des couchettes ! Bon, notre bus avait un style disco « Stars 80 » mais il avait du cachet !»Guillaume Panhelleux, dit Panpan, régisseur entre autres de Stuck In The Sound, sait ce que ce grand et impressionnant véhicule peut représenter : «Sur la tournée d’adieu de Kiemsa en 2011, le tour bus était entièrement habillé aux couleurs du groupe, mais il était trop onéreux, donc tout le monde avait accepté d’être payé au minimum pour prendre en charge une partie du surcoût. C’était un bon délire pour une tournée d’adieu de dix jours.» Une sorte de rêve, d’accomplissement, donc.

Mais au charme de la première fois, du premier émerveillement, succède le quotidien. Chaque jour, chaque heure, la même histoire. Une histoire de bouffe (les artistes, plutôt que de se faire réchauffer un plat dans la minuscule cuisine du bus, préfèrent souvent s’arrêter sur une aire pour dévorer un sandwich triangle) et de douche. Nosfell : «Ce qui change vraiment quand tu passes au tour bus, c’est l’indice de propreté. Contrairement à ce qu’on pense, une vie complète ne s’organise pas dans le bus. On peut y prendre une douche mais ce n’est pas confortable. Et il n’y a pas forcément assez d’eau pour tout le monde. Alors le tourneur réserve sur place une chambre d’hôtel pour tout le groupe, juste pour prendre une douche.» Ajoutez à cela les nuits sans sommeil pour ceux dont la couchette est proche du moteur ou quand la police vient réveiller tout le monde. Amaury Ranger, musicien de Fránçois and the Atlas Mountains, se souvient : «En Belgique, on s’est fait arrêter sur l’autoroute alors qu’on était tout près de Bruxelles. Des amis ont dû venir nous chercher car le bus a été immobilisé huit heures et les chauffeurs devaient payer une amende de 2 500 euros pour un oubli dans leur carnet de route…» La routine selon Nosfell : «En tournée, tu te retrouves toujours au moins une fois avec un chien qui te renifle le cul au milieu de la nuit.» Et si les douanes trouvent quelque chose d’illicite, ne comptez pas sur le chauffeur.

«Avec la police, les fumeurs, ça passe, mais la coke, ça ne passe pas. Je préviens le groupe avant de partir : s’il y a un souci, ce n’est pas le mien, uniquement le leur.» Hervé a 55 ans. Il est chauffeur depuis trente ans, à son compte depuis cinq ans, sans pour autant posséder son propre véhicule (à l’achat, cela représente un investissement de 500 000 euros environ). Cette indépendance lui permet de choisir les artistes avec lesquels il tourne («Jamais selon mes goûts musicaux mais en fonction des dates : je ne possède pas mon propre bus, mais mon propre agenda»), et de gagner sa vie correctement : «On touche des frais hôteliers qui nous permettent de faire des salaires supérieurs à des chauffeurs de bus normaux. On peut tourner entre 2 500 et 3 500 euros par mois. Cela dépend aussi du nombre de dates.» Le chauffeur est en quelque sorte le ciment de la tournée et de la vie qui s’organise. Il peut être tout à la fois technicien, père, confident. Selon Møme, un bon tour bus, «c’est avant tout un bon chauffeur». Nosfell affirme être toujours un brin angoissé avant de rencontrer un nouveau conducteur.

«Il faut qu’on soit une famille»

Son quotidien n’est pas le même que celui de l’artiste. Il vit en décalé, avec néanmoins des moments privilégiés. Hervé : «Le jour du départ, on prépare le bus dans l’après-midi. On se repose le soir avant le rendez-vous, entre 23 heures et 1 heure du matin. Puis nous roulons toute la nuit. Quand nous arrivons, je fais les branchements pour qu’ils aient du courant, puis je vais me coucher. Je me lève vers 11 heures ou midi pour déjeuner avec eux, puis nous sommes à l’hôtel l’après-midi pour nous reposer. Le soir, on prépare les lits, on fait l’intendance, afin que tout soit prêt pour partir après le concert. C’est important de manger tous ensemble, pour la cohésion. Une tournée, c’est des hauts et des bas, il faut qu’on soit une famille.»

Hervé a tourné avec Fauve, Stromae, Julien Doré, Christine and the Queens, Amir… Il considère que ces artistes, ces groupes, lui confient leur vie. Pour lui, c’est un métier dangereux. Alors il aime prodiguer quelques petits conseils, comme ne jamais dormir la tête orientée vers la route : en cas de freinage brutal, c’est le coup du lapin assuré.

Puis vient l’heure de rentrer. La tournée est finie. Et là le terme de famille prend tout son sens. Pour Hervé, «la séparation est dure, mais c’est un métier, donc on passe à autre chose». Pour l’artiste, commence le temps des vacances, ou de la composition de l’album suivant. Møme : «Il est totalement impossible de composer de manière productive à l’intérieur du bus. Tu peux commencer quelque chose, mais tu ne le finiras jamais car il y aura toujours de l’activité à côté de toi et, selon ton niveau de concentration, ça peut te couper dans ta créativité.»

Quelques semaines, quelques mois plus tard, une nouvelle tournée se met en place. Et avec elle, l’occasion de rêver un peu plus grand. Amaury Ranger : «J’ai entendu dire que le bus de Bob Dylan avait une chambre privative avec une baignoire. Dylan serait le seul artiste à prendre un bain pendant que le bus roule. Bon, c’est la légende.»

https://next.liberation.fr/musique/2018/10/19/la-tournee-des-grands-bus_1686568

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